« Je suis déchiré par un drame banal de la vie ordinaire, un de ces contes cruels et dérisoires dont les hommes misérables sont les acteurs, quand ils trahissent par leur inconstance et leurs vains errements les promesses murmurées au détour de moments d’éternité.

Comme le soleil le plus flamboyant, l’amour qui ensoleille nos vies peut jeter de longues ombres par-derrière nous. Rien n’a vraiment été écrit sur l’amour même si l’on vous rétorquera que tout a déjà été écrit à son propos. Au cours des multiples vies que nous sommes amenés à connaître au long de notre existence, nous ferons face à des vérités connues de multitudes avant nous, et pourtant nous seuls en comprendrons toute la substance. Cela, parce que l’amour ne s’écrit pas plus qu’il ne se chante, mais parce qu’il doit se pleurer et se souffrir.

L’amour est une fleur sauvage et intangible qui ne croît que dans le cœur des gens malheureux. La passion l’étouffe et la déracine, et l’habitude et la routine teintent son parfum d’un relent d’amertume. L’amour ne s’embarrasse pas de sentiments et ne se satisfait pas d’ordinaire ; il se nourrit de l’attente, du temps qui passe, de la solitude et des espoirs qui ne meurent jamais. Et lorsqu’il est cueilli, il est la plus glorieuse des récompenses et la plus terrible des punitions, car un amour dont on a tranché le fil est destiné à faner et à mourir. L’amour est le pire ennemi du bonheur, car à peine l’amour a-t-il été figé en fragiles volutes que déjà il s’enfuit, laissant le bonheur vide et désemparé.

On a d'ailleurs coutume de dire que la fin d’un amour équivaut à la mort d’un enfant ou d’un être cher, mais rien n’est plus faux. Un amour ne meurt pas davantage qu'il ne finit. Dans le pire des cas, il entre dans une sorte de stase, une hibernation forcée dont tout signe de vie semble avoir disparu, mais qu’un battement de cœur occasionnel suffit à rappeler au souvenir au travers duquel il survit alimenté seulement par l’espoir terrible d’un "et si ?" lancinant de lassitude. L’amour mis entre parenthèses passe dans une dimension parallèle dont tous les possibles ont fusionné dans un mandala d’incertitudes.

L’amour est décidément une affaire bien trop sérieuse que pour être laissée aux mains inconséquentes des amoureux. »

La plume glissait doucement mais régulièrement sur le papier épais. L'écriture était nette, légèrement penchée, sans fioritures excessives, si ce n'était ça et là une petite courbure plus prononcée à l'extrémité de certaines lettres. Sous la plume, ouvert sur la table de bois brun au plateau constellé de piqûres minuscules, reposait un carnet de notes relié d'une couverture en cuir fauve et patiné. David avait toujours considéré que l'écriture requérait des outils bruts, encre de chine sur feuille de vélin, au lieu des cliquetis et des vrombissements feutrés mais sans âme d'un traitement de texte. Le mouvement du bec, souple et coulé, ralentissait par moments comme pour souligner l'importance d'un mot ou la complexité du propos.

Il posa le stylo à côté du carnet après avoir remis le capuchon, puis souffla doucement sur les pages pour accélérer le séchage de l'encre avant de relire silencieusement les lignes qu'il venait de tracer. Il s'étira, soupirant d'aise, et leva son bras gauche avant de refréner son geste avec une petite grimace. L'angoisse du temps qui passe était tellement ancrée dans la nature de l'homme que même ici, les vieux réflexes gardaient le dessus. Il fallait toujours regarder l'heure, pour ne pas être en retard. Etre à l'heure au travail, être à l'heure à la maison, être à l'heure à un rendez-vous, être à l'heure le jour de sa mort... Combien de gens, tout obnubilés qu'ils étaient par la poursuite angoissée du temps qui file, en oubliaient de vivre ?

Les yeux mi-clos, le regard perdu dans le vague, David regarda danser quelques grains de poussière dans la lumière dorée. C'était une clarté chaude, douce, une lumière de fin d'après-midi d'automne, quand le soleil s'assied sur l'horizon avant de s'en aller sur la pointe des pieds, par courtoisie pour la nuit qui va bientôt déployer son grand manteau de velours noir. Aux fenêtres, les lamelles des stores vénitiens hachuraient d'ombres la moquette beige, le profond divan de cuir craquelé, la console basse et le grand lit défait qui, outre la table et les deux chaises, composaient tout le mobilier de la pièce.

Le siège craqua doucement comme David se levait et dépliait sa longue silhouette un peu voûtée. Les minutes assassines et les horloges piaffant d’impatience n’avaient beau avoir aucune signification entre ces murs, le monde n’en continuait pas moins de tourner, même s’il lui suffisait de revenir ici, de pousser la vieille porte toute griffée après avoir fait jouer la serrure un rien récalcitrante, pour s’offrir une parenthèse immobile.

Il referma le cahier relié et caressa du bout des doigts le grain épais de la couverture, ramassa la veste qu'il avait déposée sur le canapé, l'enfila, puis glissa le stylo dans la poche intérieure tout en jetant un dernier coup d’œil au panorama qui se déployait sous la fenêtre : une place anonyme, pas très grande, cernée de colonnades et d'arbustes disposés en arcs de cercles autour d'une esplanade gazonnée ; aux alentours, quelques constructions basses aux détails estompés, mais la lumière rasante aux tons jaunes empêchait de distinguer les formes derrière les fenêtres aveugles. Cela aurait pu être n'importe où, n'importe quand. Il n'y avait aucune voiture, aucun passant, aucun bruit qui montait de l'extérieur. Juste la lumière dorée, le soleil en équilibre sur les toits, et une impression de sérénité infinie.

David esquissa un début de sourire ; la tentation était grande de rester dans la chambre et d'oublier qu'il existât un monde au-delà. Un jour, peut-être... Mais pas aujourd'hui. Il se dirigea vers la porte d'entrée, repêcha la clef dans la poche de son pantalon, ouvrit le battant et sortit sur le palier avant de faire jouer la serrure. La clarté grise et froide qui figeait la ligne du seuil contrastait violemment avec l'ambiance douce de la pièce qu'il venait de quitter. Il boutonna sa veste, releva son col, descendit vers le hall et sortit de l'immeuble sous un ciel de plomb et une pluie battante.

(Pour N., qui si un jour elle passe ici, se reconnaîtra et saura pourquoi)