(Note au lecteur : cet article est une ébauche, un premier jet, et sera peut-être amené à évoluer. Ne prenez donc pas ce qui s'y trouve comme l'expression d'une vérité absolue. Après tout, ce n'est là que ma vérité, et il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis...)

Ces dernières années, à la (dé) faveur des bouleversements qui secouent collectivement l'humanité, force est de constater que le niveau de clivage atteint des sommets encore jamais égalés dans le bourbier du débat, qu'il soit public ou privé. Ce clivage s'illustre d'abord de manière politique : d'une part, on a "la gauche", forcément éco-consciente, égalitaire, progressiste, humaniste et solidaire. De l'autre, on a "la droite", forcément turbo-néolibérale, glacée, cupide, exploiteuse de misères, irresponsable et liberticide. Si vous franchissez le Rubicon et inversez les postures, vous ferez face à une gauche veule, opportuniste, rétrograde, hypocrite, caviar, intolérante, et une droite vertueuse, fiable, éclairée, sérieuse, seul rempart de l'humanité contre les ténèbres de l'obscurantisme socialo-écolo-communiste, pragmatique et industrieuse, méritante et volontariste. Entre les deux, un désert, un no man's land - ou quasi, matérialisé par une infinie absence de nuance.

C'est oublier un peu vite que gauche et droite, outre le fait qu'ils soient des qualificatifs obsolètes, n'ont jamais été des blocs monolithiques immuables ; il y a autant de gauches que de droites, toutes protéiformes et changeantes, s'interpénétrant et se mêlant au gré des sujets d'opinion qui passionnent les foules ou des grands enjeux sociétaux. Même, au niveau de l'individu, il n'y a jamais lieu d'assigner un positionnement définitif et absolu ; nous sommes tous, politiquement et socialement, le produit de multiples facteurs, influences et sensibilités : on peut être de gauche sur le social, l'identitaire ou l'inclusivité, et de droite sur la libre-entreprise, la responsabilité individuelle ou la réduction de l'état dans la vie quotidienne. La gauche n'a jamais eu le monopole du cœur, la droite n'a pas davantage celui de la méritocratie.

"Raclure de gauche", "Connard de droite", "Woke", "Facho", "Raciste", "(machin)-phobe", "Nazi", "Boomer droitard", "Petit con communiste", "Ordure de riche", "Crétin de pauvre", tous ces qualificatifs ne disent rien d'autre que : "non, je n'accepte pas que tu ne penses pas comme moi. Cependant, je n'ai aucune envie de perdre la moindre once de mon précieux temps et de ma précieuse énergie à essayer de comprendre ton point de vue, tellement je suis confit dans ma certitude que ma position et ma vision sont les seules qui, dans le monde entier, sont dignes d'être considérées". Et, loin d'être des arguments à but rationnel ou constructif, les adjectifs reflétant le supposé positionnement politique ou idéologique de l'interlocuteur ne sont plus là que pour accentuer encore l'insulte et souligner, si besoin est, de gros traits bien forcés les abîmes qui séparent les visions de chacun.

Nombre d'études sociologiques pertinentes semblent souligner un amusant paradoxe : le véritable miracle des réseaux sociaux n'a pas été de donner la parole à tous ceux qui en étaient jusque-là privés, mais plutôt d'offrir à tout un chacun l'illusion que sa parole était importante et digne d'intérêt, et qu'il suffisait d'exprimer son avis pour qu'il soit entendu, et surtout considéré. Évidemment, chaque être humain a bien sûr légitimement le droit à l'expression libre et consentie de ses idées, fussent-elles les plus extrêmes et les plus radicales ; mais, tous les autres êtres humains ont également le droit de ne pas écouter cet avis, ou de choisir de ne pas en tenir compte. Gagner la faculté de voir sa parole portée à l'autre bout du globe ne fait de personne une source d'autorité. De même, il est illusoire de penser que faculté égale droit - un raccourci fallacieux sur lequel trébuchent nombre d'ultracrépidariens en tous genres. En outre, conjointement au paradoxe qui entendrait unifier une précarité toujours plus pesante avec la starification de nos sociétés et la mise sur piédestal de modèles formatés à dessein par les médias et les marques commerciales, cette illusion de légitimité dans le débat a donné des ailes à des cohortes de justiciers masqués autoproclamés qui, sans Facebook, Twitter, Instagram, LinkedIn ou TikTok, n'auraient jamais osé rêver qu'un jour, les effluves nauséabonds de leur pensée rance et racornie répandue dans le cyberespace dépassent les frontières du comptoir du bistrot du coin.

Car, tout cela va de pair avec une autre dérive, tout aussi préoccupante, fruit gâté d'un clivage cette fois sociétal : celle de l'appropriation (ou de la revendication) de la plus grande pureté morale. Force est de constater que, peu importe le sujet débattu, tous les actes sont devenus significatifs, et il n'en est plus un qui puisse être considéré comme gratuit ou innocent. Tout le monde voit ses faits, ses gestes, ses paroles, ses attitudes, ses silences, et même ses pensées, scrutés, épiés, décortiqués, soupesés, analysés, à l'aune et au crible d'une morale obligatoirement supérieure à celle de la personne jugée. Personne ne sera épargné, parce que personne n'est innocent, et personne n'est innocent parce que tout est devenu politique, même les phénomènes les plus insignifiants et les plus anecdotiques. La présomption d'innocence est elle-même devenue un non-sens épistémique, une perversion absurde de la logique qui prône la prévalence du doute raisonnable sur la certitude de la conviction dogmatique - avec, pour corollaire, le constat que le seuil de tolérance général à la critique a effroyablement baissé, que chaque remarque, qu'elle soit ou pas justifiée, est instinctivement prise comme une attaque personnelle brandie par un censeur qui se réclame de cette morale irréprochable et immaculée, et que toute tentative de discussion est d'avance vouée à se muer en un pugilat d'aveugles et de sourds. Il y a donc autant d'objectivité que de subjectivité dans ce phénomène préoccupant qui court-circuite toute possibilité de débat dépassionné, constructif et ouvert.

Quel que soit le côté où l'on porte son regard, quiconque risque tôt ou tard de devoir faire face à cette posture moralisatrice de "celui qui sait" forcément mieux que tous les autres, dont il est inimaginable que la pureté des intentions et la noblesse de la démarche soient remises en question, dont le combat est par essence plus important, plus nécessaire et plus légitime que tout autre, et qui s'arroge l'autorité de porter un jugement, forcément dévalorisant et critique, sur les errements et les élucubrations de tous ceux qui lui font face ; et partant, ce parangon de vertu s'investit du droit de s'assurer que le contradicteur ou l'adversaire, obligatoirement dans l'erreur, soit rayé du plan de toute existence médiatique et que sa parole, parfois sa réputation, soient réduites au silence pour la gloire de la cause, et ce quelle que soit la cruauté ou l'implacabilité des moyens utilisés pour ce faire.

Il y a plus pervers, cependant ; Philippe Silberzahn, spécialiste des questions d'adaptation aux phénomènes de rupture radicale, expliquait en 2020 dans un billet de blog que la légende du Colibri, mise en avant et brandie par les militants (toutes causes confondues) comme le modèle à suivre, avait en réalité pour but essentiel, non d'opérer un changement – significatif ou non — de situation ou de paradigme, mais bien de dédouaner l'acteur individuel qui a "fait sa part" et qui, paré de la supériorité morale conférée par son engagement, a dès lors toute légitimité de reporter la responsabilité du changement sur l'autre. Comme l'expose Silberzahn, “le colibri semble plus être intéressé par une position morale inattaquable qu’éteindre l’incendie”. En d'autres termes, le crédit moral obtenu par l'illusion de l'action est plus important et plus valorisant que le résultat lui-même. On ne fait plus quelque chose parce qu'il le faut ou que c'est nécessaire, mais pour culpabiliser celui qui ne fait pas, et donc pouvoir s'indigner en toute bonne foi de l'inaction d'autrui – et tant pis si cette inaction est toute relative ou fantasmée, puisque dans le chef de celui qui juge, seul un geste identique à celui qu'il a posé pourra trouver grâce à ses yeux.

Çà et là, au milieu de ce spectacle d'une désolation rare, subsistent et résistent encore quelques îlots isolés de raison et de mesure ; hélas, non seulement ils sont de plus en plus dispersés, et donc peinent à se faire entendre au milieu du brouhaha général, mais surtout, par leur refus de jouer le jeu de l'extrême et de suivre aveuglément l'invective de la dénonciation de l'impureté comme seul mode d'expression, ils s'exposent directement à la vindicte purificatrice de tous ceux pour qui la raison a, depuis longtemps, déserté les rangs des débats, et chez qui des émotions brutes d'une dichotomie d'une effrayante binarité ont remplacé tout respect de l'interlocuteur, de la richesse du débat lui-même, et finalement de la conscience qu'il est plus que jamais nécessaire d'unir les forces - TOUTES les forces - plutôt que de multiplier à l'envi la fragmentation d'une société qui, chaque jour davantage, ne se reconnaît plus du tout dans le travestissement et le dévoiement de ses valeurs et de ses combats, et qui ne peut que constater, larguée sans boussole dans un tsunami de contradictions, à quel point cette recherche éperdue de la supériorité morale absolue est aux antipodes des nécessités et des contingences qui régissent un quotidien sans perspectives et sans joie.

Apparemment, pour les adeptes de ce puritanisme 2.0, il est crucial que chaque personne, chaque idée, chaque concept et chaque notion, aussi vague et floue soit-elle, rentre dans la petite case bien délimitée qui lui est destinée. Peu importe qu'il faille pour cela renoncer à la logique ou à l'éthique, tordre le bras aux faits, aux chiffres et aux dates, ou que la vérité en sorte souillée, pervertie, voire violée à répétition ; la pureté morale et l'ordre établi ne s'embarrassent pas de ce genre de peccadilles, ni ne sauraient tolérer de pathétiques faiblesses d'âme comme la compassion, l'empathie et la bienveillance. Et au final, peu importent les actes posés, seuls comptent la position vertueuse des métaphrastes et l'approbation de la cohorte muette de leurs zélotes. Après tout, la Vertu est une maîtresse exigeante et jalouse qu'on ne dompte qu'en s'y soumettant – Non nisi parendo vincitur. Le tout est de savoir le prix qu'on paiera, en espérant que ce ne soit pas celui de notre humanité.