Juste avant de commencer ce premier billet de 2021, j'ai lu le dernier qu'a publié en 2020 une personne que je suis régulièrement sur les réseaux sociaux. Nous ne nous connaissons pas plus que ça pour ne jamais nous être rencontrés, même si nous avons agréablement échangé quelques propos à l'une ou l'autre reprise et nous connaissons des amis communs. Cependant, elle fait partie de ces personnes dont je me sens proche, inexplicablement. Son billet parlait de l'attitude face à une maladie qu'elle affronte et dont l'issue, dans certains cas, reste inéluctable : le cancer. Je ne mentirais pas (ou alors juste un peu) en disant que c'est son texte qui m'a donné envie d'écrire celui-ci, mais il m'a certainement donné matière à réflexion, tant je ne peux m'empêcher d'établir de nombreux parallèles entre son cheminement et le mien.

2020 aura été l'année de trop, je pense que nous pouvons tous nous accorder sur ce point. Une parenthèse maudite dont nous nous serions bien passés dans nos vies. Une mise sous cloche de nos quotidiens, à coup d'isolation forcée, de confinements répétés, d'incertitude érigée en mode de fonctionnement standard et de perte de repères. Certains y ont vu une négation de ce qui fait de nous des animaux sociaux, d'autres les signes d'un grand complot destiné à rebooter l'humanité pour le seul profit des élites dirigeantes. Occasion inespérée de se concentrer sur l'amélioration de soi, heures interminables qui s'égrènent dans la solitude et la précarité, éclat de lumière inattendu au détour d'un chemin difficile, défaut de deuil face au départ injuste de proches et de personnes aimées, quotidien perdu dans les dédales gris et tristes d'une sinistre monotonie... Il y aura eu autant de perceptions différentes de ces douze mois qui viennent de s'écouler qu'il y a d'êtres humains. Chacun aura, à sa manière, géré du mieux de ses possibilités ce qui s'apparente à l'épisode d'une série reléguant "Black Mirror" au rang d'aimable gaudriole. Il n'y a pas lieu de juger, mais de comprendre avec bienveillance ; qui sait ce dont aurait été fait votre propre expérience si le destin avait décidé de l'un ou l'autre microscopique ajustement sur les innombrables variables qui définissent votre réalité ?

Aujourd'hui, je prends le temps de me poser et de faire le point, après trente-six mois de montagnes russes émotionnelles débridées. En 2018, ce fut la longue maladie de mon père, sa descente aux enfers, son décès, et l'éclatement au grand jour de de toute la turpitude et de la bassesse dont sont capables certaines familles au nom de leurs intérêts. En 2019, ce fut l'irruption dans un ordinaire beaucoup trop lisse et trop sage d'un amour immense, démesuré, né de longue date mais enfin présent, tangible, concrétisé dans une relation d'une intensité et d'une douceur folles et dont le passage aura laissé des traces et des conséquences indélébiles – en plus d'avoir initié un questionnement qui secoue toujours mes fondations les plus profondes.

Et comme si tout cela ne suffisait pas, 2020 a amené son lot de remises en question. Professionnellement, d'abord, avec le départ inopiné d'une entreprise démarrée dix ans plus tôt, l'abandon d'un navire dont je n'étais plus le capitaine (si je l'avais jamais été) mais qui continuerait à voguer malgré tout. Personnellement, ensuite, avec ce diagnostic posé et confirmé à trois reprises d'une dépression nerveuse grave assortie d'un burn-out tout aussi sévère, suivi du lent, long et chaotique chemin vers la guérison, perturbé dès les premiers instants par une crise qui allait affoler toute la planète et confronter l'humanité avec sa douloureuse impuissance à se débarrasser d'un ennemi aussi invisible qu'insaisissable.

Traverser une dépression se révèle - du moins dans ses grands principes - assez semblable à affronter le cancer ; le nombre de lignes de traitement n'est peut-être pas aussi restreint, et on a peut-être moins cette impression de dépendre d'un nombre défini de "crédits de vie" comme dans un jeu vidéo, mais il n'en reste pas moins que la succession des épisodes, entre soulagement et euphorie d'atteindre le sommet d'une vague et le découragement et l'abattement de constater qu'il ne s'agit que d'une petite victoire face à d'innombrables obstacles qui nous attendent encore, peut être plus qu'épuisante sur le long terme. Et bien que le cancer vous impose indéniablement un décompte nettement plus sinistre du fait de son inéluctabilité biologique, la dépression peut, à l'occasion, vous porter un coup tout aussi fatal au point que la fin définitive de la partie vous semble la seule échappatoire digne de considération. Game over, for ever - la paix, enfin, le grand sommeil, le rêve sans fin, et tant pis pour les conséquences qui pèseront sur ceux qui restent.

J'ai traversé mon content de ces moments maudits. J'ai été tenté, à plusieurs reprises, de baisser les bras une bonne fois pour toutes, englué dans une toile tissée de "et pourquoi, à quoi bon ?". Et sans vraiment savoir exactement ce qui m'a préservé de l'irréparable, mes pas ont continué à me porter, l'un après l'autre, vers cet instant où je partage avec vous ce que je n'aurais jamais pensé être capable de divulguer il y a quelques mois encore. La traversée de votre propre désert intérieur et en votre seule compagnie a ceci de particulier sur votre pudeur qu'elle la dépouille de tout artifice inutile, de tout masque superflu. En fin de compte, suite à la prise de conscience de sa propre finitude, on n'a pas d'autre choix que de se délester de tout ce qui vous encombre et d'accepter ces peurs qui vous paralysent comme faisant partie intégrante de vous, ne fût-ce que pour mieux les connaître et mieux les comprendre, pour peut-être un jour mieux les maîtriser et s'en faire une force plutôt qu'une faiblesse.

Mes peurs à moi ont essentiellement pour nom "peur de l'abandon", "peur du manque de reconnaissance", "mauvaise image de soi", et "manque flagrant de confiance en soi et en ses capacités". Au cours des mois qui viennent de s'écouler, par la force d'une cohabitation imposée, nous sommes devenus intimes. J'ai appris à reconnaître leur arrivée, et à en appréhender les effets ; j'ai appris les signes qui les annoncent et les mantras qui les conjurent ; j'ai appris les causes et les raisons qui les font revenir encore et encore. J'ai appris à accepter qu'elles ne me quitteraient probablement jamais, car elles sont ce que je suis autant que je suis ce qu'elles sont : les composantes multiples et complexes d'une entité fantastique et merveilleuse : un esprit humain, avec toutes ses failles et ses craquelures, et un incommensurable potentiel pour s'améliorer jour après jour.

Comme à près de huit milliards d'humains, 2020 m'aura beaucoup pris. Au quotidien, la motivation, la joie, la gaîté, l'envie d'avancer et la capacité à me projeter dans un avenir (relativement) positif m'auront singulièrement fait défaut. Et pourtant, tout comme vous qui me lisez, me voici toujours vivant, toujours capable de mettre un pied devant l'autre, même s'il s'agit pour l'instant de pas de bébé. Car, en toute franchise, 2020 m'aura également beaucoup apporté : la capacité de me remettre en question, de critiquer mes propres choix, de poser mes propres décisions, de me voir pour ce que je suis - faillible, imparfait, pétri de contradictions - et de m'apprécier pour cela ; la confirmation de belles amitiés, de relations précieuses et l'importance de les cultiver, ainsi que de très belles rencontres, virtuelles pour l'heure mais que j'espère rapidement concrétiser dans la vie réelle dès que les circonstances le permettront ; la capacité d'accepter mes limites, l'honnêteté de répondre "je ne sais pas" et de ne pas en avoir honte ; la compréhension que l'espoir persiste toujours en dépit de tous les signes qui veulent prouver le contraire, qu'il est des histoires qui, contre toutes les apparences, n'ont pas encore atteint leur épilogue, que certaines personnes ne pourront jamais, quoiqu'elles fassent, “guérir l'une de l'autre”, et qu'il est de ces connexions si singulières qu'elles pourraient probablement durer mille vies, voire même survivre à la fin de l'éternité ; que le secret de notre propre bonheur réside en nous et nulle part ailleurs, et qu'il est aussi vain que cruel de vouloir en rendre le reste du monde responsable ; et enfin, la prise de conscience qu'à l'opposé de tous les discours dirigistes et rigoristes d'une époque qui semble complètement avoir perdu la tête, ce sont plus que jamais la gentillesse, la bienveillance, la compréhension mutuelle, l'émerveillement,  la tolérance et la sagesse qui nous permettront à tous de retrouver un jour un monde d'après rempli de toutes ces petites marques dérisoires d'humanité dont nous avons cruellement ressenti le manque brûlant.

Ce ne sera pas pour tout de suite, cela ne se fera pas en un claquement de doigt, mais ce sont là les ingrédients essentiels de la magie qu'il nous faut réapprendre pour que se manifeste enfin à nouveau cette putain de lumière au bout du tunnel.

(À Fred - puissions-nous encore nous lire et nous inspirer mutuellement dans 20, 30 ou 50 ans)